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Kinésithérapie et recherche

Article créé le 6 novembre 2012 | Jacques Vaillant d'après Kinescope N°16

De pratiques fondées sur la raison à des pratiques fondées sur l'expérience

A partir de pratiques ancestrales, la masso-kinésithérapie s'est constituée au fil des XIXe et XXe siècles, d'abord sur des actes délaissés par les médecins, puis de façon concomitante, par le développement de méthodes nouvelles. Ce corpus de pratiques, ainsi créé, a bénéficié très tôt d'un étayage formulé a priori ou a posteriori sur des concepts, théories ou modèles expliquant ainsi les mécanismes causaux sous-jacents. Cette conception cartésienne de la constitution des savoirs, où le raisonnement conduit à la connaissance, s'est trouvée confrontée à la conception empirique. En effet, la mise en regard avec la culture anglo-saxonne a apporté une approche différente de la construction des savoirs. L'ancrage philosophique de Locke, Berkeley et Hume notamment, mettant à mal la capacité de construction à partir de la pensée, a conduit au développement de l'empirisme (fondement sur la connaissance sensitive). « Rien n'existe dans la conscience qui n'ait existé avant dans les sens » (Locke). Ce paradigme de pensée dominant dans les pays nord-américain et nordeuropéen a vraisemblablement été facilitateur pour la mise en place d'une démarche d'évaluation fondée sur une démarche expérimentale. Aussi durant la dernière décennie du XXe siècle, alors que les pays latins tentaient de répondre à la nécessité, sous la pression économique et sociale, de donner la preuve des effets des pratiques [ par le développement d'argumentaires ] fondées sur le raisonnement, les pays anglosaxons s'engageaient dans la voie de la recherche expérimentale.

Quelles recherches pour les kinésithérapeutes ?

Par ses compétences sur le mouvement pathologique (ou perturbé) et son positionnement social de professionnel de santé, le kinésithérapeute se trouve à la croisée de différents axes de recherche. De façon simplifiée, il est possible de définir 5 axes.

  • Comprendre le mouvement pathologique : Cet axe est l'axe fondamental central pour les kinésithérapeutes, et également de façon corollaire, l'axe central pour le développement d'un corpus de connaissances, propre à la profession. Les recherches qui s'y attachent peuvent porter sur l'analyse des processus physiopathologiques.
  • Comprendre le sujet sain en utilisant l'activité physique et la kinésithérapie comme modèle expérimental : Cet axe de recherche est associé de façon évidente aux kinésithérapeutes. Pourtant ces derniers au cours de leurs pratiques quotidiennes créent des modifications de la structure, du fonctionnement de telle ou telle partie du corps humain. Ces modifications peuvent permettre de mieux comprendre le rôle de ces structures. Par exemple, il est possible de créer artificiellement, chez un sujet sain, un état de fatigue musculaire par un travail et d'observer les modifications induites dans la locomotion. Les connaissances ainsi acquises facilitent la compréhension des conséquences fonctionnelles de pathologies neuro-musculaires. De nombreux travaux ont été faits dans cette dynamique par des kinésithérapeutes ou par
    des spécialistes de l'activité sportive, contribuant ainsi à l'amélioration de savoirs de disciplines fondamentales (physiologie, neurosciences, biomécanique, etc.).
  • Comprendre le sujet pathologique enrichit la compréhension du sujet sain : Cet axe est le complément direct des deux précédents. Quand une pathologie est suffisamment connue dans les modifications de structures et de fonctions qu'elle crée, il est possible de comprendre le rôle de ces dernières dans la production ou le contrôle de mouvements. Evidemment, cet axe de recherche n'est pas propre, ni aux kinésithérapeutes, ni à la kinésithérapie. C'est un axe depuis toujours investi par le corps médical, mais dans lequel les kinésithérapeutes prennent aujourd'hui une place.
  • Recherche sur les techniques d'évaluation et thérapeutiques : Il s'agit de l'axe central de la recherche en et pour la kinésithérapie et par les kinésithérapeutes. Il est, en effet, une avancée fondamentale dans le développement de la profession qu'elle assure elle-même l'évaluation et le développement de ses techniques et de ses pratiques. Cet axe comprend différentes dimensions. La recherche du développement et la validation d'instruments et de procédures d'évaluation est une dimension essentielle puisqu'elle est le préalable à la mise en oeuvre des dimensions suivantes : la recherche et la validation des techniques et procédures thérapeutiques et la recherche sur la posologie optimale. Le développement de nouvelles technologies (liée à la miniaturisation des dispositifs et à la meilleure appréhension des phénomènes complexes), est une dimension de recherches collaboratives à la frontière des sciences de l'ingénieur et de l'informatique, de la médecine et des sciences du mouvement. Par exemple, la suppléance sensorielle par des dispositifs biomédicaux ouvre des voies rééducatives où la miniaturisation des capteurs laisse entrevoir des évaluations écologiques de la marche.
  • Etude de la « relation kinésithérapique » et de la « relation éducative » : La dimension humaine de la relation entre le kinésithérapeute et le patient est un axe particulier qui fait appel à des sciences humaines et sociales (psychologie, psychosociologie, anthropologie, sociologie, etc.). La dimension éducative commune à nombre de professionnels de santé est une dimension complémentaire de cette relation et mérite également de faire l'objet de travaux de recherche étayés par les disciplines fondamentales précédemment citées et par les sciences de l'éducation.

Dans quelles structures faire de la recherche ?

S'il est aujourd'hui possible pour un kinésithérapeute, ayant acquis des compétences scientifiques complémentaires en recherche, dans une discipline universitaire, de postuler à l'intégration à des équipes de recherches labellisées (universitaires, CNRS, INSERM, INRIA, INRETS...) et d'apporter l'originalité de son regard basé sur une double compétence (clinique et scientifique),
la création de structures centrées sur l'activité du kinésithérapeute est indispensable. En effet, quel que soit le domaine fondamental d'ancrage du laboratoire choisi, compte-tenu de l'impératif d'excellence à un niveau international, la thématique générale de recherche sera intégrée à des dynamiques de recherche régionales ou inter-régionales (clusters recherches) et dont le laboratoire intègre une dimension spécifique. Dans ce contexte, les activités de kinésithérapie ne seront jamais l'objet central de la recherche.Aussi, bien que très enrichissante, pour la compréhension de phénomènes majeurs (contrôle neuromoteur, plasticité cérébrale, biomécanique des segments, etc.), il existe un impératif pour la profession d'organiser et structurer des dynamiques de recherche centrées sur l'activité du kinésithérapeute.
La dynamique générale à mettre en place est symétrique à la précédente. Il s'agit de réunir des professionnels doublement compétents, capables d'éclairer sous des focales fondamentales différentes, des activités, dispositifs ou processus évaluatifs, thérapeutiques ou éducatifs. Par exemple, éclairer les effets de la kinésithérapie des fibromyalgiques par des approches physiologiques, neurosensorielles, biomécaniques, endocriniennes. La profession s'est engagée avec volontarisme dans l'acquisition de ces compétences multiples et compte, malgré l'absence de débouché en termes de postes statutaires. La profession compte une centaine de docteur ès sciences ou de doctorant actifs en matière de recherche. Les deux tiers se sont investis dans des sciences biomédicales (sciences du mouvement, biomécanique, neurosciences, etc) et les autres dans les sciences humaines et sociales (sciences de l'éducation, psycho-sociologie, sociologie, etc.).

 

Sur le même sujet La recherche en santé

Voir aussi Le livre blanc de la formation initiale en kinésithérapie