Pierre-Henri Haller

Du métier à tisser

 

Cadre de santé kinésithérapeute, Marseille (13)

S'interroger sur un métier, sur ses signes, sur ses sens, relève d'une compréhension de services et de fonctions, de pratiques et d'activités complexes dans un contexte. L'étymologie de complexité - complexus, ce qui est mélangé, tissé et plié ensemble (E. Morin) - interroge déjà la relation entre les pratiques et ce qui se tisse « en dedans », « autour », et « entre » - inter - ces pratiques.

Ce contexte est délimité et ces limites constituent les territoires. Habiter ces territoires relève alors d'articulations entre des individus, des groupes et des institutions - passer de la horde à l'Etat (E. Enriquez) - interrogeant les questions d'identité, d'altérité et d'appartenance politique, économiques, linguistique, morale et ethnique. Ainsi, aux frontières, bordures ou Limes, limites naturelles ou artificielles de contenant et de contenus, se jouent des rapports de force, de partage, d'influence et de séduction, entre sédentaires et nomades, entre ruraux et urbains, entre producteurs et marchands. Bornages de théâtres d'actions, la frontière ferme ou jette des ponts entre espaces légitimes et extériorité étrangère, interfaces poreuses autour des territoires, mais aussi espace en soi, car entre-deux. (M. De Certeau).

Pour saisir cette porosité et cet entre-deux à, l'analogie avec le fil, le métier à tisser et le tissage, à la fois, matière première, outil, activité et art, est riche d'éclairages mythologiques et anthropologiques.
Le tissage est à la fois répétitif et méticuleux, allez-retour de la navette (navis) sur une trame pour entrecroiser méthodiquement les fils, et utilitaire et esthétique avec le produit fini, le tissu assemblé puis porté et les motifs donnés à voir.

se tissent des perspectives pour une dimension formative de la kinésithérapie :

  • Les outils de ré-éducation, des objet-signes (J. Baudrillard) qui témoignent d'activités nouvelles, émergentes, dont le sensible échappe au sujet et au corps à corps ;
  • L'apprentissage, à prendre en soi pour tissage (H. Cochet), en tant que dimensions résiliaires du ré-apprentissage physio et psychologique des tissus neurologiques riches de plasticité ;
  • L'activité évaluée et régulée, expérience située entre répétition et création (Ph. Stevenin) face à une situation de handicap...

Et leur cortège de trames et de tissage dans la transmission et l'écriture (J. Signeyrole).

Si le tissu bariolé est pour Platon l'image de la République, le métissage, entre le global et le local (M. Serres) propose alors de revisiter notre tissu sensible et social pour le mettre en liens : une sorte de patchwork. Ce métissage ne se limite pas aux juxtapositions mais se conjugue avec l'altérité, et « trouve sa logique dans cette porosité où l'identité se fait transfrontalière ». Le métissage est le seul « apte à reconnaître la mouvance, l'instabilité des cultures et des identités culturelles » . Cette pensée métis ouvre des perspectives en philosophie, en arts et en éthique. (F. Laplantine).

Par ces allez retour constant de la navette entre simple et complexe, entre nature et culture, entre art et science, entre individu et collectif, re-pensons avec courage nos pratiques et nos visions. La multiréférentialité des connaissances est une voie de métissage et de reliance. A ce titre, le handicap, le corps, les neurosciences ne peuvent-ils pas être cultures de métissage en ré-éducation, vers un métissage pour un métier sage ? Trouvons les fils pour cheminer dans un monde incertain en expliquant plus pour mieux comprendre et en interrogeant nos terres, nos champs et nos cultures.

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