La lettre et l'esprit du kinésithérapeute salarié

La Covid19 a bouleversé l’exercice quotidien des professionnels de santé et le suivi de traitements de nombreux patients.

 

Kinéscope veut au travers de nouveaux témoignages ci-après mettre en exergue les volontés opiniâtres des rééducateurs salariés à maintenir le lien et à poursuivre le suivi des soins par la mise en place du télésoin.

Kinescope a sollicité Gilles KEMOUN, Professeur de Médecine Physique et de Réadaptation, Fondateur de Neuradom, Paris et Valérie GUAY, kinésithérapeute - cadre de santé de rééducation, CH de Versailles pour ouvrir ce dossier et c’est avec ce titre  « LA TELEREEDUCATION : EMERGENCE ET PERSPECTIVE D’UNE NOUVELLE PRATIQUE EN ETABLISSEMENTS DE SOINS » qu’ils nous font part de leurs expériences et de leur vision du développement de cette nouvelle pratique.

Suivront deux retours d’expériences du CH de Bayonne et du CHU de Nancy.

 

DES SOINS DE REEDUCATION DIFFICILES D’ACCES, QUI CONCERNENT PLUS DE 8 MILLIONS DE PERSONNES EN FRANCE

 

Plus de 8 millions de français sont confrontés à un handicap qui nécessite une rééducation prolongée et 75% des plus de 65 ans souffrent d’une maladie chronique invalidante, avec un nombre de places au sein des structures de rééducation spécialisées insuffisantes et des ressources médicales et paramédicales spécialisées contraintes tant en établissement qu’en ville.

 

Si on prend l’exemple de l’AVC, le dernier rapport de la Cour des comptes sur le PLFSS 2018 estime que : 

  • seuls 34 % des patients hospitalisés en soins aigus ont été orientés vers un soin de suite et de réadaptation, et pour une durée moyenne de quelques semaines,
  • seulement 65 % d’entre eux ont vu un généraliste dans un délai de 3 mois après un AVC et plus d’un tiers des AVC sont ré-hospitalisés dans les 6 mois.

 

LA TELEREEDUCATION POUR DEBLOQUER LA SITUATION ET DONNER ACCES A LA REEDUCATION A TOUS LES PATIENTS ?

 

A l’heure où les différents plans de santé promeuvent les parcours de soins coordonnés pour tous les patients, le développement des soins à domicile et la transformation digitale vertueuse de notre système de santé, il apparait pertinent d’appliquer ses principes à l’univers de la rééducation.

 

Plusieurs pays anglo-saxons (Royaume uni, Danemark, Irlande) ont par exemple recommandé le retour précoce à domicile, dans le cadre de programmes du type Early Supported Discharge (ESD). Il s’agit de dispositifs de rééducation / réadaptation pratiqués à domicile permettant une sortie précoce de l’hôpital après 48 ou 72 heures.

 

La dernière revue Cochrane ayant évalué ces programmes a confirmé les résultats déjà observés : réduction du risque de décès, d’institutionnalisation, de dépendance, amélioration de la performance pour l’accomplissement d’activités élargies. Et ces dispositifs font partie des recommandations de l’HAS et du plan national AVC.

Par ailleurs, les concepts d’auto-rééducation et de télé-rééducation avec l’utilisation de solutions digitales d’exercices de rééducation et de suivi à domicile ont également démontré leur efficacité, avec une littérature scientifique qui s’est étoffée ces dernières années sur de nombreux domaines (orthopédie, neurologie, gériatrie,…) ;

plusieurs études récentes confirment que les patients qui les utilisent obtiennent d’aussi bons résultats qu’en centre de rééducation à la fois en termes d’amélioration de leur fonction motrice (Cramer 2019, Tchero 2018, Levy 2015), d’amélioration de leurs capacités à effectuer les activités de la vie quotidienne (Levy2015) et d’amélioration de leur qualité de vie globale (Peretti 2017, Tchero 2018).

 

C’est apparemment la volonté des pouvoirs publics d’opérer ces changements sur le rôle des acteurs et des patients qui devraient permettre d’obtenir une amélioration qualitative de l’état de santé des patients, une amélioration de la performance du système de santé, une évolution du rôle des SSR, en particulier les SSR polyvalents, en développant les équipes mobiles et l’hôpital de jour et enfin une évolution du rôle des professionnels de la rééducation en lien avec les autres acteurs de la filière et de la ville en s’appuyant sur des solutions digitales.Pour répondre aux besoins de rééducation identifiés aussi bien en phase aigüe et post aigue, il faut alors mettre au centre du dispositif le domicile du patient, utiliser de façon plus adaptée les ressources actuellement à disposition (en hospitalisation ou en ville), intégrer des solutions digitales et fournir une véritable coordination. Et au-delà de la situation inédite que nous avons connue ces derniers mois l’évolution de nos métiers rend l’appropriation de ces pratiques essentielles à nos yeux comme le soulignent B.Bonnechere et al :« dans le futur le clinicien sera amené à travailler de pair avec la technologie pour assurer un suivi du patient, ce qui permettra une adaptation continue du traitement aux besoins des patients. Tout le challenge consistera donc à trouver le bon équilibre entre utilisation et acceptation de la technologie et relation humaine centrée sur le patient. »

La télérééducation /téléréadaptation se définit par l’offre de services de rééducation/réadaptation fournis à distance à l’aide des nouvelles technologies de communication et d’information (Cottrell 2016, American Telemedicine Association 2016, Fraudet 2015, Kairy 2009) selon 2 modalités possibles :

  • le mode synchrone (en direct) au moyen de systèmes de vidéoconférence, plateforme de communication en ligne et autres données de dispositifs transmises par internet en temps réel ; C’est celui qui a été privilégié par les MK lors du confinement ;
  • le mode asynchrone (store and forward) où les données ne sont pas transmises en temps réel (ex. données cliniques, résultats de tests, images, données d’outils digitaux,…) mais consultées par le thérapeute quand il en a la possibilité.

 

A l’évidence, la télérééducation répond à la démarche rééducative et permet donc avec une combinaison des modes synchrones et assynchrones : une évaluation du patient, une coconstruction des objectifs et des techniques, le suivi du patient et son accompagnement. Dans certaines conditions une collaboration interdisciplinaire entre les différents professionnels de la santé est également possible et souhaitable. On notera que, en dehors des périodes particulières de confinement, il est pertinent d’associer dans le programme des journées d’HDJ en présentiel dans le service à des journées de téléréadaptation à domicile.

 

Quels sont les bénéfices pour les patients ?

  • Bénéficier de rééducation dans tous les cas, même si des mesures de distanciation s’imposent avec le thérapeute
  • Eviter la rupture dans son parcours de soin de rééducation et maintenir la continuité des soins post hospitalisation
  • Augmenter la quantité d’entrainement, d’autoexercices ayant un réel impact sur l’amélioration des capacités motrices
  • Permettre un temps dédié à la relation avec le MK

 

Les bénéfices pour les rééducateurs salariés ?

  • s’impliquer dans de nouvelles pratiques valorisantes et à fort impact de santé publique
  • participer à l’innovation en kinésithérapie
  • objectiver ses qualités d’éducateur en santé et d’expert du mouvement
  • prolonger son exercice hors les murs avec une sortie « virtuelle » du monde hospitalier 

 

Les bénéfices pour l’institution ?

  • favoriser les liens ville/hôpital
  • avoir des pratiques adaptées au virage ambulatoire
  • améliorer l’efficience et la qualité des soins en en maitrisant les coûts
  • augmenter l’attractivité /fidélisation des professionnels de santé salariés par des pratiques innovantes et un exercice ouvert sur l’extérieur
  • améliorer les pratiques en HDJ et HAD de rééducation

 

De nombreuses initiatives des professionnels de rééducation en établissement ont vu le jour ces derniers mois pour permettre, à distance, aux patients confinés de continuer de travailler à domicile. Chacun a fait avec les moyens du bord et ces initiatives ont été encouragées par les pouvoirs publiques qui ont fait évoluer la réglementation comme jamais. Il convient donc de maintenir ce mouvement vertueux et riche, en s’appuyant sur les nouveaux outils et services digitaux, pour que notre secteur s’approprie ce nouveau modèle et l’intègre dans son éthique de pratique, au bénéfice de nos patients.

 

Références bibliographiques :

- Pertinence des parcours de rééducation/réadaptation après la phase initiale de l’AVC - NOTE DE PROBLÉMATIQUE. Haute Autorité de Santé – Mai 2019

- Influence des modalités de prises en charge de l’Accident vasculaire cérébral (AVC) sur la durée d’hospitalisation. .Questions d’économie de la santé. IRDES Juin 2019 n°242

- Efficacy of Home-Based Telerehabilitation vs In-Clinic Therapy for Adults After Stroke: A Randomized Clinical Trial. Cramer SC et al.  JAMA Neurol. 2019 Jun 24, 2019.1604. [Epub ahead of print]

- Effects of physical therapy delivery via home video telerehabilitation on functional and health-related quality of life outcomes. Levy et al. J Rehabil Res Dev. 2015;52(3):361-70

- Telerehabilitation for Stroke Survivors: Systematic Review and Meta-Analysis. Tchero H et al. J Med Internet Res 2018;20(10):e10867

- Telerehabilitation: Review of the State-of-the-Art and Areas of Application. Peretti A et al. JMIR Rehabil Assist Technol 2017;4(2):e7

- Towards a new paradigm in physiotherapy? B.Bonnechère et al. Med Sci 2016, 32 :544-546